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Critique

Noces : un déchirement entre modernité et tradition

Dans son dernier film intitulé Noces, Stephan Streker nous présente le portrait d’une jeune fille belgo-pakistanaise (interprétée par l’étonnante Lina El Arabi) confrontée à la fatalité d’un mariage arrangé.

« Si l’amour est le sentiment le plus puissant qui existe, il peut y avoir dans certaines circonstances d’autres forces qui défient toute raison. » C’est ainsi que le réalisateur présente son film, un drame inspiré d’un fait réel mais envisagé sous l’angle de l’humain.
Streker a fait le choix de sélectionner des acteurs peu connus du grand écran. Ceux-ci étonnent par leur maitrise, surtout les interprètes principaux, Lina El Arabi et Sébastien Houbani, qui incarnent  respectivement Zahira et Amir.
Le film s’est vu récompenser par une série de Prix, dont deux Magritte et par une nomination aux César.

L’histoire

En Belgique, Zahira, une jeune fille de 18 ans, se retrouve tiraillée entre la tradition de son pays d’origine qui lui dit d’accepter un mariage arrangé et la modernité qui la pousse à aller vers sa liberté. Entre un avortement, une rencontre par Skype avec son futur mari et la pression de la famille, elle sera constamment dans le questionnement pour connaître, finalement, une fin tragique.

Le regard du réalisateur

En s’inspirant d’un fait divers tragique, Streker décide de nous présenter l’histoire d’un point de vue intérieur. Dans ce film, pas d’antagonisme, pas de gentils contre des méchants; le réalisateur reste neutre, en faisant bien comprendre les idées et les motivations de chaque personnage. En s’arrêtant aux faits, il serait très facile de détester la famille de Zahira mais ici, ils ne sont pas extrémistes et sont même assez tolérants pour une famille traditionnelle. Ils pardonnent l’avortement de leur fille, lui proposent plusieurs prétendants. Ce propos est appuyé par une réplique du frère, Amir,  qui explique à sa sœur que « dans une autre famille, ce serait pire ». Zahira est d’ailleurs très proche de ce dernier et le considère comme son confident. (…) Les parents ne comprennent absolument pas le fait qu’elle ne veuille pas se marier car, pour eux, c’est une évidence, c’est dans leur culture, il n’y a pas de femmes célibataires au Pakistan. Il faut sauver les apparences car si elle ne se marie pas avec un Pakistanais, son père sera rejeté par toute la communauté et ne pourra même plus rentrer au pays.

Dès le début du film, la couleur rouge est visible et elle deviendra omniprésente, que ce soit dans la lettre d’adieu, la tenue de mariage ou encore le sang de Zahira. Le rouge est avant tout la couleur de l’amour mais elle est aussi celle de la colère, deux thèmes extrêmement présents dans le film et qui, finalement, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. C’est la colère qui dicte les actes d’Amir malgré l’amour qu’il porte à sa sœur mais il agit aussi par amour pour sa famille, face à la peur de la honte. (…) A plusieurs reprises, un escalier à la rampe rouge est filmé en plongée, accentuant l’idée de la chute et de la spirale fatale. Ces images suscitent un effet psychédélique et rappellent en outre l’art islamique.

Au niveau technique, de nombreuses scènes filmées en champ/contrechamp ajoutent de la tension aux dialogues, comme les plans fixes qui se poursuivent malgré l’intervention de voix extérieures. La première scène est à ce titre remarquable : on ne voit jamais les médecins auxquels Zahira s’adresse. Elle est seule à l’écran, et leur pose énormément de questions. Cela donne l’impression qu’elle interroge les spectateurs, comme si elle disait : « Et vous ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? ». Le réalisateur joue également avec les reflets, que ce soit dans un miroir ou dans un rétroviseur. Les personnages se retrouvent face à eux-mêmes, ce qui vient renforcer la notion de questionnement.

Noces nous aide à mieux comprendre la place des femmes et du mariage dans les sociétés traditionnelles, car ceux pour qui le mariage est un choix individuel motivé par un amour réciproque peuvent éprouver des difficultés à appréhender la question. Il y a un respect des traditions qui imprègne la vie de cette famille: ils parlent la langue du pays d’origine, cuisinent des plats traditionnels, les filles portent le voile… La tradition interdit aux femmes de faire beaucoup de choses et bien sûr, c’est injuste mais Hina, la sœur ainée, s'est soumise à l'idée que « la justice dans ce monde, ça n’existe pas, et c’est normal, nous sommes des femmes ». 
« Il faut vivre avec son temps », dit la mère au moment de rencontrer les prétendants par Skype. Il reste du chemin à parcourir…

Stephan Streker nous propose un film émouvant, sans préjugés, avec Zahira Kazim en héroïne tragique qui rêvait de liberté. Une réussite à voir sans attendre !