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Critique

Le Tout Nouveau Testament : où le douteux côtoie le sublime 

Dans Le Tout Nouveau Testament, le dernier film assez déroutant réalisé par Jaco Van Dormael, Dieu (interprété par le très bon Benoît Poelvoorde) existe et il habite à Bruxelles. Amoureux de l’univers poétique et du sens caché, le réalisateur nous propose une vision du Tout-Puissant plutôt inattendue.

Partant d’une citation de Woody Allen, « Si Dieu existe, il a intérêt à avoir une bonne excuse », Van Dormael met sur pied en 2016 un film avec un casting de rêve qui réunit l’énergique Poelvoorde (incarnant un Dieu si odieux qu’il parvient à retourner un prêtre contre lui !), l’émouvante Catherine Deneuve ou encore François Damiens, qu’on n’attendait pas dans un rôle si touchant. Ce travail a été récompensé par plusieurs Prix aux Magritte 2016 et par une nomination aux Golden Globes pour l’Oscar du meilleur film étranger.

Le pitch

Dieu, un homme odieux qui ne semble aimer que le sport à la télé et la bière, habite à Bruxelles dans un appartement vieillot avec sa femme et sa fille Ea. Cette dernière, voulant mettre fin aux catastrophes et aux lois créées par son père, divulgue les dates de décès des humains avant de partir en quête de six apôtres chargés d’écrire un « Tout Nouveau Testament ». C’est dépourvu de pouvoirs et confronté à l’horrible monde qu’il a créé que Dieu se lance alors sur les traces de sa fille.

Le fond

Bien que ce film ait toutes les apparences d’une comédie, il parvient à nous émouvoir et à nous faire réfléchir au sens de la vie. La famille atypique de Dieu vit dans un environnement toxique où le seul élément moderne est la machine à laver, grâce à laquelle Ea peut s’échapper et s’ouvrir au monde réel. Incarné par Poelvoorde, Dieu nous paraît pitoyable. Il est même grotesque lorsqu’il suit Ea qui marche sur l’eau et boit la tasse.

Le film invente donc une évolution logique de la Bible : du Dieu tout-puissant de l’Ancien Testament, on passe à un Dieu aimant dans le Nouveau Testament,  puis à un Dieu qui perd tout pouvoir, nous faisant prendre notre destin en main pour vivre le Tout Nouveau Testament.

On remarquera au passage que le nombre 18 est évoqué plus d’une fois dans le film, que ce soit avec les dix-huit apôtres ou avec les dix-huit joueurs de baseball que la femme de Dieu recompte sans cesse. Ce n’est pas par hasard, puisque 18 ans, cela marque le passage à l’âge adulte, le moment où on n’a plus besoin de ses parents et donc ici, celui où les hommes n’ont plus besoin de Dieu. Ce dernier tente d’ailleurs de s’y opposer, affirmant que «douze, c’est très bien».

Le film opère un renversement complètement inattendu. En pensant à Dieu, on imagine en effet une entité toute-puissante alors qu’il nous est montré comme un être humain banal, voire carrément médiocre. Lorsqu’il descend sur Terre, il ne parvient pas à imposer le respect et se fait maltraiter, faisant dire à Victor le SDF, «Je l’imaginais pas comme ça…». Il est aussi un très mauvais père, à tel point que ses deux enfants s’enfuient. C’est d’ailleurs Victor qui jouera le rôle de «père» pour Ea au cours de sa quête, même s’il n’aura rien d’autre à faire que d’être présent et de la soutenir.

Le message principal du film est que finalement, lorsqu’on vit dans un monde d’amour, tout va bien. Ce sentiment serait porté par la femme qui, en donnant la vie, est la première à donner amour et protection. Tout au long du film, le rôle de la femme sera fort mis en avant : outre que le Tout Nouveau Testament est écrit par la fille de Dieu ou que le sixième apôtre, Willy, veuille devenir une fille, c’est finalement la déesse qui sauve l’humanité de la catastrophe et qui transforme cette Terre en un monde meilleur débordant de fleurs. Dans un sens, les six apôtres sont tous en quête d’amour : Aurélie qui finit avec l’assassin, l’obsédé sexuel avec son fantasme de jeunesse, Martine avec le gorille,… Face à l’annonce de leur mort imminente et en se demandant ce qu’ils vont faire du reste de leur vie, les hommes décident d’aimer et d’être aimés avant qu’il ne soit trop tard.

Tout comme dans son précédent film, Mr. Nobody, on retrouve l’esthétique très reconnaissable de Van Dormael qui use de procédés inspirés du cinéma surréaliste, comme cette main se baladant toute seule. On retrouve aussi un récit où plusieurs histoires sont imbriquées les unes dans les autres. En effet, la narration n’est pas parfaitement linéaire et, avec les différents évangiles, l’histoire semble suivre un chapitrage. Jaco Van Dormael ne se repose pas sur des choix techniques basiques : ses plans fixes (où le temps est comme figé) sont très travaillés et il réalise de nombreux travellings circulaires très élaborés.

La musique occupe une place importante dans le film. En effet, une fois qu’Ea (qui a la capacité d’entendre la «petite musique» de chacun) associe un air à quelqu’un, cette musique va suivre le personnage et va devenir son «thème» (compositions de Purcell, Schubert,…). Il est donc assez facile de savoir de quel personnage on parle sans avoir besoin de le voir.

Le Tout Nouveau Testament constitue un nouveau tour de force de la part de Jaco Van Dormael en apportant quelque chose de résolument original au cinéma belge. Ce film, au risque de choquer par les libertés qu’il prend, nous bouscule et nous fait énormément réfléchir. Et n’est-ce pas la chose la plus importante au cinéma ?