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Marcel Sel

J’ai neuf ans. J’ai écrit mon premier poème. Je le pose sur le bureau de mon père pour qu’il le lise. Le commente. Le complimente. Mais ce soir, je le retrouverai dans la corbeille à papier, chiffonné. Et j’en conclurai que je n’ai pas de talent.

J’ai treize ans. Je lis Conan Doyle. Agatha Christie. Marcel Pagnol. C’est Boris Vian qui décide de ma vocation : je serai romancier. Mais voilà. Depuis mes neuf ans, je sais que je n’ai pas de talent…

J’ai quatorze et quinze ans. Tous les jours, j’écris. Des poèmes d’abord. Puis des pièces de théâtre. Des nouvelles. Mais je n’ose les faire lire à personne. Parce qu’il y a toujours ce poème chiffonné qui traîne dans la corbeille de mon père et me cloue au plancher.

J’ai quarante-deux ans. J’écris beaucoup sur les forums de Libé. Un jour, un de mes textes est repris sur la page « billet du jour ». Je n’en crois pas mes yeux. Mon père tombe dessus par hasard. Il m’appelle et me dit qu’il a trouvé mon texte formidable. Qu’il est très fier de moi. Que j’ai du talent. Je n’en crois pas mes oreilles.

Alors, je décide de l’écrire, ce roman. Avec pour héros un enfant de neuf ans qui, un jour, a déposé un poème sur le bureau de son père, et l’a retrouvé le soir dans la corbeille à papier, déchiré. Et pour héroïne, sa grand-mère, Rosa.

J’ai cinquante-huit ans. Mon premier roman est sorti l’an dernier. Les critiques ont été excellentes. J’étais fier. Mais j’ai découvert qu’il y avait bien plus fort que les critiques ou les prix : les simples lettres que des lectrices et des lecteurs m’envoyaient par courrier, par mail, en MP. Le plus émouvant était tout simple : « J’ai aimé ».

Ça m’a bouleversé. Parce que sous mes cheveux blancs, il y a toujours un enfant de neuf ans qui a peur de ne pas avoir de talent. Et qui ouvre tout à coup grand les quinquets en faisant, incrédule autant qu’émerveillé, « c’est vrai ? Vous avez aimé mon livre ? Je vous ai vraiment fait voyager ? Oh, merci ! Merci ! »

Et avec lui, aussi, il y a un lycéen de ton âge qui, derrière ses yeux vieillissants, cesse enfin d’en vouloir à son père, à sa mère, au monde entier. Un lycéen qui avait la haine, qui avait peur, qui n’osait rien et qui a appris une chose précieuse : le temps ne coûte rien. Il suffit de le prendre. Et le jour viendra où quelqu’un te dira que toi aussi, tu as du talent.

Un lycéen, devenu père, qui te propose de t’emmener en Italie. Alors, voilà, je te présente Rosa. Elle a mis du temps à venir, tu sais. Mais maintenant, elle est toute à toi !

 

Marcel Sel évoque Rosa sur les ondes de la Première (interview du 18/05/2017 - 13 premières minutes sur 17min.)

Le blog de Marcel Sel (auteur, chroniqueur, polémiste)