Culture - Enseignement

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Et si Sylvain Crêtes avait été chanteur?

Le sachet de cocaïne restait sur la table, à côté du fauteuil où le gros bonnet de la maison de disques avait tenu son discours. Et je sniffais tout, rail après rail, jusqu'au bout. Complètement ravagé, je ne raisonnais plus juste. Je m'exhortais - je n'arrivais donc plus à parler, sans doute - mentalement. Je me disais que pour aller de l'avant, j'allais de l'avant; que pour foncer, je fonçais. J'ôtai mon bonnet et brutalement, m'arrachai des cheveux, je pris ma guitare, et le cuir chevelu abîmé, je me mis à jouer et à chanter comme un forcené. Je fis ainsi cinq chansons, où je voulais qu'aux textes désespérés et aux accords minimalistes et violents de la guitare saturée, on sente l'énergie de l'esprit dérangé qui les avait composés, la solitude, l'ambition et l'éternelle angoisse de vivre du caractère qui était le mien. Je ne voulais pas que mes chansons soient intelligibles, je ne voulais pas que ma musique crachée hors de moi représente quoi que ce soit, pour qu'on ne soit distrait par rien et qu'on ne puisse voir, dans cette cacophonie, autre chose que l'auteur qui l'avait joué, la rage et l'énergie de la personne et de ces heures uniques, réelles, présentes, et grâce à l'enregistrement durable, de mon être. La première des chansons était violente. La deuxième, je la fis douce mais oppressante. La troisième, apeurante. La quatrième folle et surprenante. La cinquième était longue et rythmée par mes silences. J'avais fait tout cela très vite, avec le sentiment urgent de rattraper et concentrer tout le temps perdu, passé et à venir, à reproduire l'expression authentique d'autres moi qui n'étaient pas moi et qui ne se seraient jamais abaissés à jouer mes compositions à moi. J'ouvris toutes les fenêtres que je pouvais et repassai ma musique à fond. Je chassai la fatigue que me procurait la drogue, j'hurlai pour m'encourager, je sautai contre le sol et le plafond, je me lacérai le corps avec les cordes, je trouvai l'éther que Marie-Jeanne utilisait parfois pour nettoyer des blessures, je le respirai bouffée après bouffée, jusqu'au bout. Je voulais encore jouer mais j'avais détruit tous mes instruments. Je tentais de tendre des cordes sur ma peau, mais le seul résultat auquel je parvenais était que je voyais mon sang couler sur mon corps. Maintenant nu, je me jetai contre les murs et roulai sur le sol, imprimant des taches pourpres partout sur le béton de mon appartement.